Henri Thomas

  • Reportages

    Henri Thomas

    Les gens ne sont guère descriptibles, saisissables, que par le manteau des mots dont ils s'enveloppent, et qui est fait de la même étoffe que le nôtre. Appelons la conscience - l'être profond - Joseph.
    Putiphar (sa conscience, la mienne, la vôtre) peut le tâter, à travers le manteau, jusqu'à s'emplir de perceptions imaginaires, et bousiller le manteau : Joseph a disparu dans le tissu des mots.
    Putiphar soupire qu'elle l'a aimé, et que tous les hommes sont ainsi ; plein les bras, plein le coeur, plein l'esprit, et en fin de compte, quoi ? Des mots. Et des mots encore pour expliquer les songes !

  • Il s'agit d'un fragment de la vie d'un homme qui n'est pas sans ressembler à l'ulrich de musil, d'abord parce qu'il a, comme celui-ci, un père chargé d'années, d'honneurs, de sciences, un professeur qui a réussi sa carrière et qui reproche, au contraire, à son fils, de n'être qu'un " petit romantique " et de " n'avoir pas trouvé sa voie " : encore l "homme sans qualités " opposé à l' "homme à qualités ", c'est-à-dire à ce malheureux héros moderne qui ne peut suivre la voie tracée par son père parce que celle-ci est devenue purement formelle, vide, et qu'aucune autre voie ne semble se présenter à lui.
    Ulrich, ici, s'appelle stéphane chalier ; il est professeur de littérature ; il a décidé, un beau jour, d'aller en amérique écrire une thèse sur hölderlin. s'agit-il dont d'une variation sur le thème de robinson, ou de la révolte contre la société organisée, ou sur la déchéance de l'individu à la beckett ? il y a bien quelque chose de tout cela, mais l'essentiel est ailleurs, et se dérobe. comment le faire sentir ? l'essentiel est peut-être une lumière à la fois mystérieuse et certaine projetée sur les choses les plus réelles et les plus quotidiennes (villages, feux de bois, montagnes, animaux, corps et pensées), sur la détresse, sur l'égarement, sur l'angoisse, sur l'horreur même ; une lumière qui les transfigure sans les arracher au monde, qui les rend inoubliables.

  • Humble, tout de même, je dois l'être, de plus en plus, à mesure que j'approche de l'inévitable, sans que je fasse aucun progrès dans mon effort pour comprendre ce qui s'est passé entre nous trois. La clarté vient, cela est certain, elle me pénètre un peu mieux chaque jour, mais elle vient à moi, non pas de moi, ni d'aucune personne... J'ai blasphémé ; elle ne vient pas d'une personne, mais de la Trinité vivante. Il me reste peu de temps pour recevoir toute cette lumière, si même une faiblesse abjecte n'interrompt pas tout à coup sa venue, et ne me rejette pas en deçà de ce que j'ai été si longtemps.
    La petite racine de la pierre sous le doigt s'expliquera peut-être, il faut lui laisser sa chance, aussi bien c'est la sienne à lui... Il y reviendra demain. Il sait très bien en finir avec ces petits bouts de rêve, comme cela, la main traînant sur la pierre. Il a regardé la plante un bref instant, elle lui est apparue, et une apparition n'a pas besoin de temps.
    C'est l'automne, un homme observe et constate la survivance d'une plante prise entre les fissures des pierres dans le parapet du Pont Louis-Philippe pourtant nettoyé chaque année. Cette observation, il la partage avec un couple, Lucien et Denise, qu'il suit et observe depuis longtemps. Comme si sa vie était tout entière était réglée sur la leur. C'est au coeur de la plus totale dépossession - comme habituellement chez Thomas - que naîtra le sentiment emerveillé d'une présence au monde.
    Le temps dans une nouvelle forme diffuse y est un fragment d'éternité.

  • Fils d'un paysan vosgien, mort des suites de la grande guerre, et d'une institutrice, Henri Thomas se distingua dès le lycée par un premier prix de philosophie au Concours général de 1931. Un jour, il paria avec ses camarades du collège de Saint-Dié qu'André Gide lui-même répondrait à l'envoi de ses vers : Gide répondit et l'encouragea à lui téléphoner à Paris, dès son baccalauréat en poche...
    Thomas fit sa khâgne à Henri-IV, où il eut comme professeur Alain ; tiraillé entre l'influence de son «maître» et celle de Gide, il se réfugia dans la lecture puis renonça, en 1934, à Normale comme à l'agrégation. Son compatriote Arthur Rimbaud lui avait insufflé une sourde révolte, toute entière reversée en poésie. Vinrent l'expérience ratée de la Guerre d'Espagne, le long service militaire en Moselle, les premières publications de poèmes, les travaux alimentaires confiés au jeune homme impécunieux (Le Précepteur, 1942). Introduit dans le milieu de la NRF, il publia un récit autobiographique, Le Seau à charbon en avril 1940, alors qu'il était aux armées. Le livre fut peu remarqué. «Il faudra savoir tirer parti au plus juste de mon mince bagage, au retour dans la vie civile. Peu d'argent, de rares possibilités de travail rémunéré, une énergie assez grande mais sujette à quantité de faux-pas» nota-t-il dans ses Carnets donnés à lire à Gide, qui en apprécia l'écriture «déjà pleine d'une riche substance».
    Après la Démobilisation, il vécut dans une chambre de bonne prêtée par Gide, rue Vaneau : il s'exerça à la critique littéraire et publia des recueils de poèmes (Travaux d'aveugle, 1941) et des textes dans La Nouvelle Revue française, alors sous la direction de Drieu La Rochelle. Il s'arracha à ce mol inconfort, franchit la ligne de Démarcation et se réfugia à Cabris au sein de la petite communauté regroupée autour d'André Gide, des Van Rysselberghe et des Mayrisch (Le Goût de l'éternel, 1990). Après avoir failli épouser Catherine Gide, «le petit Thomas» se maria avec une jeune étudiante en philosophie, Colette Gibert, et commença un livre au titre ironique, La Vie ensemble (1945).
    À la Libération, Henri Thomas devint secrétaire littéraire de l'hebdomadaire Terre des Hommes, dirigé par Pierre Herbart ; il aida Arthur Adamov à lancer sa revue L'Heure nouvelle et fonda en 1947, avec Marcel Bisiaux, la revue 84, qui réunit, cinq années durant, Alfred Kern, André Dhotel, Georges Lambrichs, Pierre Leyris et Jacques Brenner. Puis, ce fut la longue et douloureuse rupture avec Colette, qui, depuis leur visite à Antonin Artaud à Rodez en 1946, était devenue «l'une des filles de son délire» (elle est la «Lucie» éperdue du roman de Henri Thomas, le Migrateur, 1983). 1948 fut, pour le jeune écrivain l'année du départ volontariste pour les «hivers charbonneux» de Londres, où il devint traducteur à la BBC.

    Après un certain effort d'intégration sociale en Angleterre et son remariage avec Jacqueline Le Béguec, qui devait mourir en 1965, il enseigna la littérature française à l'université Brandeis (Massachussets) aux États-Unis, de 1958 à 1960. C'est dans la société américaine qu'il trouva l'inquiétant sujet du roman qui le fit connaître : John Perkins obtint le prix Médicis en 1960. L'année suivante, Le Promontoire eut le prix Fémina... Henri Thomas revint gagner sa vie en France, appointé comme lecteur des manuscrits de littérature allemande chez Gallimard - où il publia quasiment tous ses livres jusqu'à la fin de sa vie, en regrettant cependant qu'ils ne fussent point discutés en comité, mais acceptés d'emblée...

  • " Ce qu'il lui montrait là, et qu'ils ont regardé ensemble un bon moment, penchés l'un près de l'autre, il l'avait découvert à l'instant même où elle lui prenait le bras.
    Mais lui que l'impatience avait étranglé, il avait tout le temps maintenant, il reprenait au commencement toute une histoire, en un coup d'oeil. Ils regardaient une touffe de graminées qui poussait sur l'entablement étroit du pont, directement au-dessous d'eux. A la jointure de deux pierres, la poussière envolée de la berge faisait un sillon de terre noire dont la touffe occupait le milieu, solidement, comme si elle avait mordu la pierre de chaque côté.
    Ce n'était pas une herbe comme les autres qui remplissent les parcs... "

  • " Sa passion des images libertines, érotiques - certains disent simplement : cochonnes -, remontait loin, bien avant la vague pornographique qui monte depuis quelques années et va sans doute atteindre son point culminant, si elle ne l'a déjà dépassé - mais cela, c'est la société, c'est l'histoire de la photographie.
    Son histoire à lui est celle d'un homme, et d'abord d'un enfant, remarquablement solitaire, en qui certaines tendances se sont énormément développées, faute des distractions habituelles à l'enfance et à la jeunesse ". Dans ce bref roman inédit, qui date de 1975, Henri Thomas - dont on connaît la fascination pour les troubles petits déchirements intérieurs - tourne une fois encore autour de ce point obscur des relations entre les êtres qui nous fait peur...
    Et, dit-il, " je crois que cela pourrait aussi bien nous faire rire. "

  • L'énigme de l'oeuvre d'Henri Thomas (comme celle de sa singulière personnalité) tient un peu dans cette note, empruntée au présent livre : " Quelqu'un rêve que je suis vivant.
    Quand il cessera de rêver - quand il s'éveillera - je mourrai. " Elle tient dans une heureuse confusion entre le rêve et la réalité, entre la conscience de soi et la perception de l'autre. Ainsi se produit - à vue, dans ce carnet - une sorte d'échange chimique (troublant car il nous concerne très exactement en même temps qu'il est tout particulier à l'auteur) entre l'écriture et la conversation, entre la pensée et l'anecdote, entre le souvenir et l'invention.
    " Je n'ai que des assurances de sauvage, d'artiste réveillé par des sensations très anciennes subitement découvertes. " La lumière appelée lire, la lumière appelée écrire. "

  • La vie ensemble

    Henri Thomas

    Un soir de l'été de 1939, quelques jeunes gens se trouvent réunis au logis de l'un d'eux, et, dînant, buvant surtout, leur conversation les entraîne assez loin d'eux-mêmes pour que la vie ne leur apparaisse plus tout à fait sous le même jour.
    Le jour ancien (et qui menace à chaque instant de reparaître), c'est la solitude. Chacun de ces jeunes gens sort d'un isolement particulier, par des chemins singuliers, noués de replis, incertains. Cette soirée qui les réunit va-t-elle abolir le doute, montrer à chacun sa place dans une libre alliance, créer enfin la vie ensemble, source d'une active joie ?

  • La cible

    Henri Thomas

    Chacun des récits qui forment La cible a son unité propre, et peut s'isoler de l'ensemble, mais c'est ´r la façon de ces moments d'une existence dont nous disons qu'ils tranchent sur le reste : accidents d'une perspective qui prend pour eux sa profondeur.
    Un gamin s'absente de la messe et ne parvient pas ´r inventer le sermon qu'il devrait répéter ´r ses parents, mais il trouve autre chose. Plus tard, au bord de la mer, il fait la connaissance d'une personne qui l'éblouit. Des années passent. Il rencontre ´r l'étranger un petit garçon collectionneur de squelettes d'oiseaux et de rongeurs. Il constate l'existence du satyre de l'aube. Il se promcne sur les toits. Il emprunte la cravate et les souliers d'un magistrat équivoque... C'est encore la jeunesse ; mais vient une fois ou le je narrateur s'efface. C'est la chance folle qui mcne le jeu : le héros du dernier récit est un homme absent de sa propre existence. Tel est le lien logique de cette douzaine d'histoires moins une. On peut y voir aussi une suite d'images n'ayant de commun qu'un certain style ; le lecteur fera son choix.

  • «S'il existe parmi nous des hommes, des femmes, pour qui la vie et la mort ne sont pas ce qu'elles sont pour nous, des êtres à qui manque, si l'on veut, notre sens de la mort et de la vie, ou qui possèdent un autre sens, tout aussi peu définissable que le nôtre, sinon que là où nous ressentons menace, vertige, négation, ils sont aussi loin de nous qu'un arbre ou qu'une pierre, qu'adviendra-t-il à celui qui, n'étant pas entièrement comme ceux-là, ne peut ni les fuir s'il les rencontre, ni les rejoindre tout à fait dans leur tranquilité sans nom ?»

  • Les personnages de ce petit roman ne se séparent pas de l'auteur : Ils sont l'auteur, mais jeune, en plusieurs personnes, et surtout en Roger Bourcier ; il est tellement l'auteur, qu'il est impossible de parler de lui sans évoquer le paysage de Saint-Samson, près de Morlaix, où est né ce récit, et le jeune homme que j'étais, appliqué à la tâche de vivre et d'écrire, à la tâche d'étudiant volontairement raté et de vivant insatisfait.
    Tout ce qui lui advient m'est arrivé. Ses émerveillements d'amoureux craintif, son angoisse devant la vie, c'est moi. Le lecteur d'aujourd'hui s'y reconnaîtra car tous les jeunes gens, d'une génération à l'autre, passent par là, sous des formes imprévues. H.T. (1991)

  • Les lettres comptaient dans la vie de Thomas.
    Cet homme qui avait choisi de vivre à l'écart des autres, qui avait avoué qu'il " aimait le délaissement - sans secours, sans affection " et qu'il " éprouvait aussi du bonheur à ne par laisser d'empreinte chez autrui tout comme à éviter ses confidences ", avait trouvé dans l'espace épistolaire une liberté qui lui permettait de rejoindre le monde. Contrairement à Kafka, pour qui les lettres furent un commerce entre fantômes, Thomas, semble-t-il, comptait sur ce lien pour affirmer une existence par ailleurs nullement fantomatique.
    Il est exceptionnel d'avoir accès à une correspondance s'étendant sur une période continue de soixante-dix années et, de surcroît, à des lettres qui témoignent d'une manière aussi transparente de l'appréciation de l'amitié. Ces lettres sont d'abord une conversation de l'esprit, et souvent, cette conversation semble viser un auditoire au delà du destinataire de la lettre : " J'ai parfois l'impression de m'adresser à d'autres lecteurs en même temps qu'à toi ", écrivit-il à un de ses amis.
    Sans doute l'aspect le plus remarquable du parcours de Thomas, lorsque l'on considère la période de l'histoire dans laquelle il s'est déroulé, réside dans son refus d'accepter le jugement nihiliste de l'époque prôné par ses pairs. Pour lui, humaniste convaincu, le désespoir représentait l'ultime mal : " Ce n'est pas vers l'ombre qu'il faut se tourner, mais vers un espace de lumière je suis persuadé que le grand, le seul crime - c'est le désespoir - quand la fine pointe de l'espoir (de l'espoir en rien, à l'état pur) n'est plus là - c'est vraiment le fil de la vie qui se rompt.
    " " Mystérieux, secret, discret ", ce sont les mots dont la critique se sert habituellement à l'égard d'Henri Thomas. Espérons que ce choix de lettres jettera une lumière là où il y avait de l'ombre, en éclairant notamment la parenté de Thomas avec Herman Melville, un écrivain qu'il décrivait ainsi : " Un homme seul, aux écoutes de la terre et de la mer, et qui trouve au plus lointain, sur les confins du réel et de la fiction, ce qu'on peut nommer sa vérité, c'est-à-dire les grandes images où le drame personnel cesse d'être subi.
    "

  • Une trentaine d'études littéraires, de Shakespeare à Ernst Jünger, de Flaubert à Hugo von Hofmannsthal. Beaucoup de poètes : Baudelaire, Rimbaud, Corbière, Mallarmé, Max Jacob, Henri Michaux... Mais surtout, dans chaque essai, dans chaque page, la présence d'Henri Thomas. Dans sa démarche si libre, avec son naturel qui enchante, il va toujours droit à l'essentiel. Trouvant dans la littérature l'accomplissement exemplaire des destins, il n'a pas son pareil pour débusquer du neuf ou de l'inaperçu. L'une des façons, comme il dit, de «surprendre un brin des musiques de l'inconcevable existence».

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