Flammarion

  • De son vivant, Michel Vachey (1939-1987) a occupé une place étrange, un peu fantomatique, dans le paysage littéraire français - ce qui tient autant au caractère expérimental de son oeuvre qu'à l'intransigeance de sa démarche. Circulant entre les genres (de la poésie au roman, tour à tour mis en pièces), adepte du collage et du détournement, il a publié quelques livres au Mercure de France, puis chez Bourgois, collaboré à plusieurs revues majeures de l'époque, travaillé avec les peintres de Supports/Surfaces et s'est consacré dans les dernières années de sa vie à des travaux plastiques (estampages, caviardages, lacération de ses propres livres...) avant de se donner la mort en 1987. Malgré son amitié avec Michel Butor, Alain Borer, Pierre Pachet notamment, aucun de ses livres n'était plus disponible depuis des lustres. Le but d'Archipel plusieurs est de redonner à lire cet auteur inclassable, à travers un choix de textes et d'images qui mettent l'accent sur son travail poétique, y compris dans sa dimension visuelle.

  • La contraction de la pierre dans la main refermée. La dilatation inverse de la pierre dans le poing tremblant de l'enfant sur le seuil de lui-même, l'abandon inverse de l'enfant. L'ouvert. L'abandon à l'ouvert de l'enfant qui ne voulait pas. Soudain plus grand que son corps l'enfant comme si l'étincelle de sa chair avait pris. L'enfant ne veut pas cela mais il l'accepte, de toutes ses forces il ferme le poing sur le caillou brûlant et il accepte.

  • Emmanuel Hocquard (1940-2019) est l'un des grands poètes français du dernier demi-siècle : l'un de ceux qui auront contribué à repenser de fond en comble l'écriture poétique, à lui imaginer des formes et des orientations nouvelles. Parmi ses livres majeurs (tous publiés chez P. O. L), citons Les Elégies, Théorie des tables, Un test de solitude, ma haie, Une grammaire de Tanger... L'aventure d'Orange Export Ltd.
    Inaugure le parcours d'écrivain d'Emmanuel Hocquard. Fondée au début des années 1970 avec la peintre Raquel, cette minuscule maison d'édition aura joué un rôle souterrain - mais déterminant - en réunissant une constellation de poètes qui devaient s'affirmer comme des auteurs marquants de leur génération. Imprimés à la main (et à peu d'exemplaires) dans l'atelier de Malakoff, ces livres brefs témoignent aussi d'une des dernières inventions collectives de la poésie française, avant sa dissémination actuelle.
    Un volume rassemblant l'intégralité des publications d'Orange Export Ltd. , augmentées de divers documents, avait été publié chez Flammarion en 1986. C'est cet ouvrage - épuisé de longue date - que nous republions aujourd'hui à l'identique, tel qu'Emmanuel Hocquard l'avait conçu. Une importante préface de Stéphane Baquey situe l'apport de cette étonnante aventure éditoriale dans l'histoire littéraire contemporaine.

  • & ce geste en pure perte de rage
    et cruelle compassion

    dont je risque avec toi l'échec

    ce geste d'agiter un lambeau d'être
    en remuant l'argile

    illumine les matières impensées que la

    danse a déposées
    dans les os.

  • Depuis ses Exercices d'incendie (1994), Sandra Moussempès poursuit son travail expérimental, ludique et grave à la fois. Elle a publié plusieurs titres aux éditions de l'Attente et quatre volumes dans la collection Poésie/Flammarion, de Vestiges de fillette (1997) à Sunny girls (2015).


    Je vois au loin un ciel rose et un ciel noir en moi
    Je remplace la poésie par des boissons protéinées
    Ou des cerises en gélatine pour combler un déficit

    Je deviens le poème que j'écris
    De la glotte aux muqueuses préraphaélites
    Poème cicatrice ou flacon d'eau de rose

    Dans une chambre obscure avec un dessin animé
    que personne ne regarde
    Le poème se tient là devant toi corridor sans porte
    À la verticale

  • Beaupré

    Eric Sautou

    quelque chose
    de ton souvenir
    n'est déjà plus le même
    entendre
    ma voix tu ne l'entendras plus que ne l'as-tu
    écrite
    et quand je pense à toi il n'y a plus que des mots
    perdue
    noyée dans le seul mot qui reste
    Beaupré

  • Neige sur google maps Rhodopes traversées 4 jours, brouillard gras à midi avant, ici, les Montagnes étaient filles de la Terre ça ne se voit pas la mythologie n'est qu'une affaire de majuscules pluie, me repliant va-vite dans le local d'une station-service à la source de la ville k-way fluo, gouttes, pièces pour machine, carrelage Tetris, verres en plastique blanc je m'allonge sur le sac et je regarde le néon trouver une grotte et y dormir et coller fatigué front au sol un sanctuaire que j'aurai découvert dans la forêt, froid, plutôt que dans le guide vert je trouverai peut-être un coin où pieuter dans Homère ou Ovide

  • C'est un ouvrage quasiment mythique que la collection Poésie/Flammarion accueille aujourd'hui : parues chez Bourgois en 1980, Les couleurs de boucherie étaient en effet épuisées depuis plusieurs décennies. Il s'agit pourtant d'un des livres majeurs d'Eugène Savitzkaya, composé à la fin des années 1970, parallèlement à ses premiers romans. Avec L'Empire (également repris dans ce volume) on peut même considérer qu'il s'agit de la matrice de toute son oeuvre à venir : une plongée sans précédent, par une écriture à proprement dire envoûtée, dans un univers qui a la pureté, la cruauté, la fulgurance de l'imaginaire enfantin.
    Un livre qui n'a rien perdu de sa puissance fondatrice, à redécouvrir d'urgence...

  • Nicolas Pesquès entreprend la rédaction de La face nord de Juliau en 1980, devant la colline ardéchoise qui lui donne son titre. D'abord accueilli par André Dimanche, ce long work in progress est publié depuis 2013 dans la collection Poésie/Flammarion.

    Au fond, La face nord part de ce qui est là pour y revenir. D'un paysage vu, et qui à la fin le sera à nouveau. Lu : vu de lecture. En sorte que cela demeure une stricte histoire de langage, quand bien même ce qui est là en serait dénué.

    D'un monde sans nous, sans langue, nous aboutissons à un monde pour nous. Rien ne manque. Nous essayons d'éliminer les lubies mais pas les fantasmes, les fictions mais pas les désirs. Ce qui veut à la fin se produire : des effets de colline, le désir de ces effets, une envie de vivre sur terre avec la question de la langue, la stupeur de cette question.

    Des sensations de paysage qui relèvent de la lecture, de corps neutre à corps engouffré, jusqu'au jaune de nuit.
    Coeur de langue.

  • Né en 1949, Bernard Chambaz est l'auteur de romans, d'essais, de dérives biographiques ou sportives. De son propre aveu, la poésie reste plus que jamais le « noyau dur » de son oeuvre. Et est le sixième volume qu'il publie dans la collection Poésie/Flammarion.

    puisque nous n'en finissons pas d'essayer
    de donner des noms
    à ce qui nous apparaît essentiel
    aussi bien
    que banal
    à la nappe de sucre glacé sur le bord
    de la route aux pommiers
    qui marchent à pas comptés depuis si long
    temps à la probabilité d'une azalée
    aux globules à un crépi
    écaillé que personne n'a eu l'idée
    de rafraîchir
    puisque nous sommes là pour voir ce qui fut
    et sera

  • « Je n'avais pas pensé à écrire de la poésie. Non pas que je n'aie pensé à rien. Je ne dis pas ça pour réjouir les amateurs d'inconscience en littérature : romanciers imbéciles se laissant soi-disant entraîner par leurs personnages, poètes aux yeux révulsés attendant au dernier rang, sages comme des cancres, que des professeurs leur expliquent ce qu'ils ont voulu dire. Non, je me disais : voici ce que je veux dire, voici l'histoire que je veux raconter. Comment y arriver sans passer par les fadaises du roman ? Par toutes ces phrases de liaison plates à vous faire enrager d'humiliation et les fausses complications faites là-dessus pour n'avoir pas l'air de se moquer du lecteur ? J'ai abouti à ce recueil qui me paraît maigre les mauvais jours, acéré les bons, qui peut se lire d'une traite et qui pourtant contient, j'espère, assez d'âpres morceaux de réalité pour ne pas couler de source. J'ai abouti, sans prétention à l'originalité dans le sujet, à rendre le ratage sentimental et sexuel à nouveau à peu près présentable : c'est-à-dire, aussi, comique.
    "Quel dommage que tout le monde ait peur des vers" me dit M. di Manno, mon éditeur. Je vous dirais bien : "N'ayez pas peur" mais - je viens de vérifier - la formule est prise. »
    Sophie Martin.

  • « L'Avant-Poésie s'amuse des tentatives des mots à vouloir lui trouver une raison d'être (le poème autorise la connaissance pas l'inverse) [...] J'entre les mains tête lourde n'essuie pas poèmes vide-ordures des passés agonies superposées dans l'autopsie de la nuit pratiquée par d'impropres alphabets tombés sous la coupe de la pensée nécessaire à l'organisation de leurs chroniques contemporaines »

  • Héritier du surréalisme international, attaché à ses racines sudistes, Serge Pey se réclame de plusieurs traditions - provençale, amérindienne, anarchiste, sans parler du cante jondo ou de l'hérésie cathare - et d'un archaïsme fondamental : celui du chamanisme sans patrie qui est l'axe central de la poésie telle qu'il la pratique et l'entend.
    Le Carnaval des poètes vient s'inscrire comme en point d'orgue au terme de quatre décennies d'écriture et de poésie-action. En faisant défiler une cohorte de chars et de masques grotesques ou graves dans un joyeux chaos temporel, le livre renoue avec une veine satirique qui ne s'interdit ni la louange ni la trivialité, perpétuant la tradition du carnaval où les valeurs s'inversent et où la «bassesse» reprend ses droits pour proférer d'autres mystères. Que la poésie puisse se permettre de semblables fêtes - à l'encontre des cérémonies confites qui la guettent - a quelque chose de rassurant. Même si c'est toujours vers une lumière plus secrète que tendent les flammes noires du poème de Pey.

  • «quelle que soit la couleur de ta langue. Il n'y a pas d'interrogatoire innocent. Il faut rebrousser chemin. Commencer par oublier le premier mot. Puis, avaler une par une les pages du livre en commençant par la fin. Ne rien laisser pour preuve. Que ceci se consume au service de la joie la plus pure. L'ennemi n'aura pas même les cendres du passage,»

  • Dictées

    Philippe Beck

    Il arrive que de la musique dicte des poèmes plutôt que l'inverse. Le dicté (le noteur) compose ce qu'il reçoit de la musique dictante, mais elle ne sait pas ce qu'elle dicte au langage sans doute, comme une Muse basculée : elle forme un ensemble chaque fois condensé d'impressions, de pensées et d'informations. Le noteur (qui essaie d'entendre le chant des Sirènes sans plonger ou s'abîmer en mer) transcrit aussi bien la densité de la musique même, qui n'est pas retirée du monde. Chaque pièce (de Bach, Haendel, Scarlatti, Schumann, Kurtág et alii), livrant sa matière en vrai, jouée par des interprètes - des géographes manuels - est bien, en quelque façon, une réplique au monde comme il va, et le poème dicté une réponse à la réponse, une description de description, pour ainsi dire. Dans l'intervalle de la musique au poème s'esquissent des propositions graciées, des éléments de science-fiction maintenant.

  • Crocus

    Jean Daive

    Depuis Décimale blanche (1967), Jean Daive est l'auteur d'une oeuvre énigmatique et dense, qui a marqué le champ poétique contemporain. Crocus succède à Une femme de quelques vies, Onde générale et Monstrueuse, accueillis ces dernières années dans la collection Poésie/Flammarion.

  • Depuis Première apparition avec épaisseur (1986), Esther Tellermann a publié l'essentiel de son oeuvre poétique chez Flammarion. Elle est également l'auteur d'essais et de récits. Le Prix Max Jacob lui a été attribué pour Sous votre nom (Poésie/Flammarion, 2015).

  • La nuit. Belle leçon d'art et de beauté ! On l'inflige à un oiseau ? Comme à l'objet dont la fuite et le fin gazouillis de joie ont un son égal. Quel vol ? Quel cri est-ce ? C'est une rage qu'il faille le dire dans ce poème. L'ai-je mis en ordre ? Il est naturel d'oser des visions de choses diurnes sur des choses nocturnes. Des jours. Naturel d'oser l'ordre de dissiper l'obscurité dans chaque faille. L'oiseau a une limite. Il est enragé en vol. Le mur du son. Énorme ! Et de la nuit la fin est prévue. La voici. C'est à toi. Un oiseau ou toi avez l'opportunité de tirer la leçon alors tire-la.

  • Et la nuit vient, la fabuleuse, / oui la nuit / pour retrouver / ceux-là qui sont morts / leur corps n'est plus / mais leur pensée / en mots revient / comme des fleurs / vivaces.

    La ville autour entre en repos / un cri parfois / le chuintement des pneus / portières qui claquent / façades obscures / et le silence / pour accueillir / les livres de mes morts /

  • Cécile Mainardi a publié une quinzaine d'ouvrages aériens, d'un lyrisme étrange mais hautement revendiqué, prenant aussi bien en compte les méandres de la syntaxe que les plans alternés du réel le plus contemporain. Rose activité mortelle est paru en 2012 dans la même collection.

  • Etc.

    Bernard Chambaz

    Etc. est le premier livre de poèmes que Bernard Chambaz a voulu construire après l'achèvement d'Eté en 2010. Il réunit cinq séquences autonomes mais qui se font écho et déclinent leurs variations, dans la lumière mélancolique d'un seul et même automne. Qu'il s'agisse de la méditation lexicale qui ouvre le ban, sur cet etcetera dans lequel l'auteur perçoit la lente dissolution de son été ; de la mort de Verlaine traversée par celle de Mathieu Bénézet, l'ami disparu ; d'un retour aux sources américaines ; d'un éloge de Robert Desnos ; ou d'un nouveau tombeau aux sonnets déconstruits, ironiquement intitulé « Du Bellay Du Balai » - le livre déroule ses strophes scandées avec une liberté et un sentiment d'inquiétude surmontée qui donnent à ces poèmes leur tonalité particulière. Ce qui n'empêche pas, bien au contraire, cette danse de l'intellect parmi les mots chère à Pound, dont Bernard Chambaz semble dans ce livre avoir retrouvé le secret.

  • Tout au plus une trahison, un oubli/Et que toute langue vulgaire sans doute/L'y contraignit et qu'elle-même en retour/Y fut contrainte quand on l'a mise écrite/Gentille blonde au milieu d'un paysage/Où la tenir éloignée qu'elle reste/Étrangère à toi à moi si j'étais moi/Si opposée dans un monde opposé/Qu'elle parlât seule.
    Voilà tu regardes/Un paysage extérieur le monde étrusque.

  • "L'Europe penche. Ses penchants sont irrésistibles. BABORD TRIBORD BABORD TRIBORD. Quoi entre ? Quoi : entre Albrecht Dürer peignant l'insensé signe d'une chute de météorite, et Joseph Beuys au coeur d'un carnaval, ayant écrit au tableau noir " The Brain of Europe " ? Quoi : entre neuf jours d'Aphrodisies à Paphos, et les neuvaines d'un village où les pèlerins venaient en traitement pour leur folie ? Les barges tanguent.
    Les bargeots ne sont pas toujours ceux qu'on croise. Les croisés, ils sont livrés à leurs nefs folles. Les mythologies du temps présent se conjuguent avec l'histoire des antiques. Le sel y met un peu de piment. On a localisé le clitoris de l'Europe, pas encore son cerveau. Complètement à l'Ouest ? L'oncle d'Amérique, de retour, pencherait pour. Qu'est-ce que l'Europe, vue du mur à Chypre, gentiment nommé : ligne verte ? Qu'est-ce que l'Europe, vue par les écrivains Jean-Paul de Dadelsen et Denis de Rougemont, qui se mouillent au Centre européen de la Culture ? Quand la confédération européenne devient leurre, Dadelsen fait résonner son poème dans le ventre de la baleine, traduit le livre d'un juge américain, frôle la poète Hilda Doolittle, succombe d'une tumeur au cerveau.
    La langue c'est de la lave. C'est fou ce qu'on la préfère refroidie, solidifiée, figée. Parfois de l'énergie s'évade encore de l'encre asséchée : celle de l'énigme atteinte. Qu'y peuvent les arts poétiques ? Mais. Parier sur l'inconnu. Inventer des narrés, avec ligatures et raccords à distance. Bousculer l'ordre causal. Modéliser l'hétérogène. Ne pas nous mener en bateau, ni céder aux vieilles lunes.
    Syncrétiser. Croiser les doigts". Patrick Beurard-Valdoye.

  • Né en 1982, Pierre Vinclair vit désormais à Singapour, après avoir passé six années à Shanghai. Il est l'auteur de deux précédents ouvrages dans la collection Poésie/Flammarion : Barbares (2009) et Les Gestes impossibles (2013). Il a également publié des essais, deux romans, des traductions (du japonais & du chinois) et anime depuis 2017 la revue de poésie en ligne Catastrophes.

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