Jean-Louis Comolli

  • Le cinéma documentaire se voulait le fruit d'un artisanat furieux, à l'écart du marché. De cette liberté des formes, les télévisions, principaux financeurs, ne veulent plus. Elles imposent des normes (commentaires redondants et montages accélérés) qui stérilisent les films diffusés et ceux qui aspirent à l'être. Une certaine tendance au conformisme s'impose. Il faudrait à la fois se conformer et donner le change en passant pour «neuf».
    Dans les années quatre-vingt, j'ai renoncé au cinéma «de fiction» et lui ai préféré le documentaire pour sa liberté. C'est en documentaire que la parole filmée prend force et beauté, que les corps filmés, quels qu'ils soient, acquièrent une dignité - celle dont les serviteurs du marché se moquent.

  • Qu'est-ce qui dresse le cinéma contre les accélérations du tout numérique ? Les aurores après la tempête ne se voient plus que sur les écrans des salles de cinéma. Numérisés, les capitaux et les catastrophes détruisent le monde des matins tranquilles. La guerre est dans le temps. C'est à la chaîne que le numérique fabrique du virtuel, du mirage, de la monnaie de singe. En ce monde-hologramme, il n'est plus ni corps ni chair, les mains ne caressent plus rien, les blessures elles-mêmes sont factices. Cette nuée d'images nous dérobe le réel et peu à peu impose le désert des hommes et des choses. Contre la violence des exils, la salle de projection n'est-elle pas la dernière demeure de l'humain ? Face à la démultiplication des écrans, l'hypervisibilité, la transparence, comment le cinéma peut-il encore préserver sa part d'ombre et rester une arme critique ? Jusqu'où la révolution numérique n'est-elle pas en train d'affecter l'expérience esthétique et morale du cinéma, et au-delà, notre civilisation ?

  • Nous nous retrouvions à la terrasse de l'Excelsior. Tous les soirs. Quinze ans, c'était notre âge. L'Algérie était encore colonie française, mais la guerre, sous le nom de «?pacification?», était entrée en scène, balayant le rêve d'Albert Camus d'une union libre entre Algériens et Européens. La première action de masse du FLN eut lieu le 25?août 1955 à Philippeville, où je suis né. La ville basse est envahie par les habitants des hauteurs, Arabes et Berbères. Encadrés par quelques militants FLN, ils sont armés de faux, faucilles, pioches, haches - rares sont les fusils. Plus de cent Européens sont tués. La répression, menée par le colonel Aussaresses, est terrible?: les mitrailleuses abattent sans juge ni procès des milliers de prisonniers dans le stade de la ville. Je n'ai appris tout cela que plus tard. Ce jour-là, j'étais à trois?kilomètres de Philippeville, sur la plage de Stora. Nous ignorions que la guerre avait lieu. La radio, le journal, parlaient de «?rebelles?». Mes amis de l'Excelsior étaient aveugles et sourds, comme moi. Le déni régnait. La mer était si belle, nous étions dans l'ivresse de vivre, et tant pis si tout était faux en Algérie coloniale.

  • Daech filme la mort de ceux qu'il torture. Filmer la mort?? Daech le fait en recourant de manière systématique aux effets visuels les plus spectaculaires, imités des films d'action hollywoodiens. Mieux encore?: Daech dispose d'un studio de production et maîtrise parfaitement toutes les techniques numériques. Ses films, censurés ou non, sont diffusés en permanence sur la planète entière. L'«?ennemi de l'Occident?» utilise les moyens et reprend les formes employés en Occident, et par là, il se tient au plus près de nous. Non seulement Daech achète et vend, exploite, spécule et asservit, mais, allant plus loin que nous, il réalise l'alliance macabre et contre nature du cinéma et de la mort. J'ai voulu comprendre cette extravagance propre à notre temps.

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