Farrago

  • L'existence de la reproduction photographique a pesé comme un " interdit des images " sur la peinture moderne.
    Depuis, " revenantes " littéralement, spectrales, dans des espaces hantés par l'absence, les choses et leurs images n'ont plus été, en peinture, que rêves, souvenirs pétrifiés ou énigmes. Mais dans la peinture de Giorgio Morandi, grâce à la réminiscence, la perception des choses devient l'image-souvenir d'elle-même, en un mouvement de venir à la présence où perception et mémoire se rencontrent. C'est une tonalité, une lumière, qui transfigurent toute chose, mais sans faire perdre à chaque chose sa phénoménalité, sa singularité, sa fragilité et son existence quelconque et temporelle.
    Le tableau devient le temps retrouvé, l'espace de cette transfiguration spirituelle des choses : la rédemption du temps en mémoire et de la matière en lumière.

  • Mu jô : rien constant : l'impermanence.
    Ce sentiment imprègne, au Japon, le mode de vie, la croyance zen, l'esthétique du moment évanescent et celle de l'intervalle. Il caractérise le style du plus japonais des cinéastes : Yasujiro Ozu.
    Sans transcendance, ou désir de sortir de la vie ordinaire; au contraire même : compassion douce, calme et délicate à son égard, cette " euphorie de l'extase apathique ", cette connaissance de l'impermanence - du Rien comme l'être du monde, qui désubstantialise tout et transforme toute chose en aspect fugace - engendre le détachement, l'état de béatitude esthétique : la forme.

    Attentive à la beauté de ce qui est éphémère, cette connaissance de " ce qui va parce qu'il va ", cette conscience de " la dernière fois ". rencontre, chez Ozu, l'une des possibilités ultimes du cinéma image fugace et sans substance de ce qu'on voit, de l'impermanenct du monde et de la vie ordinaire.

  • Nicolas de Staël est peintre d'abord.
    Ses tableaux ne supposent pas de spéculations conceptuelles, ni ne s'y prêtent. Et ifs ne donnent pas, non plus, prise aux cortèges infinis des interprétations allégoriques et iconologiques. S'il n'a eu d'autre être que la peinture, un destin, sa manière d'aller jusqu'au bout de soi, mettant en jeu l'art et le tout de l'existence : ce destin, ses idées et sa pratique, indistincts, sont immanents à la peinture.
    Staël est l'un des derniers à voir affronter tous les problèmes picturaux - juste avant que d'autres techniques et une autre époque ne changent complètement tout.
    Comme s'il lui incombait, dans la violence de la contrainte et du choix, de maintenir en vie un héritage par un renouvellement continu : le traitement, avec des instruments quasi immémoriaux, de la couleur-matière sur une surface et le geste, le toucher surtout, de la matière sensible. Leurs rapports à l'espace, la lumière, la forme. Et le pictural dans sa relation avec le visible et la perception : l'univers des corps, des objets, des paysages dont se constitue le monde des hommes.
    Ce qui, sur les tableaux, devenait image et qui en avait été exclu, avec l'invention de la photographie, ayant ouvert à la peinture la possibilité de déployer ses puissances propres. L'oeuvre de Staël englobe les deux extrêmes de la pure présence picturale et de l'image. Mais, pour cela même, d'une image spectrale - " revenante " - ayant changé d'essence : non plus la présence d'un irréel plein de sens rachetant le monde des phénomènes, mais ce monde " transfiguré " dans le nulle part ailleurs du non-être et de l'absence.

  • Les photographies ont été prises dans les Côtes-d'Armor (Saint-Cast, Le Guido, Saint-Jacut-de-la-Mer, Cap Fréhel, Erquy, Ploumanac'h, Trégastel), entre septembre 2001 et septembre 2002, à des périodes de l'année et des jours où le vide et le silence, rares dans ces régions très fréquentées, permettaient d'être ouvert au mystère des paysages.

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