• « Le hasard m'avait fait naître sur un morceau de territoire dont l'histoire pouvait s'inscrire entre deux dates : 1830-1962. Tel un corps, l'Algérie française était née, avait vécu, était morte. Le hasard m'avait fait naître sur les hauteurs de la Ville Blanche, dans une rue au joli nom : rue des Bananiers. Dans la douceur de sa lumière, j'avais appris les jeux et les rires, j'avais appris les différences, j'avais aimé l'école Au Soleil et le cinéma en matinée, j'avais découvert l'amitié et cultivé le goût du bonheur. ».
    En remontant le cours d'une histoire familiale sur quatre générations, Béatrice Commengé entremêle subtilement la mémoire d'une enfance et l'histoire de l'Algérie française. Au plus près de l'esprit des lieux, elle parvient à donner un relief singulier au récit de cet épisode toujours si présent de notre passé.

  • « Lawrence Durrell m'avait ouvert la porte en me demandant : «Aimez-vous l'Indian Curry ?» Sans une hésitation aucune, il me proposait de partager son délice d'enfant. Mon cerveau traduisit aussitôt : Darjeeling, 1920. C'était donc là qu'il vivait quand il avait faim - en enfance.
    Il se promenait dans un paysage dont on l'avait arraché à onze ans et qu'il n'avait jamais revu.
    J'étais venue chercher la Provence, la Grèce, l'Égypte, Alexandrie, et il m'offrait l'Himalaya.
    L'homme de soixante-quatre ans vivait toujours au pays de Kipling. » Ce voyage sur les pas de Lawrence Durell nous conduit d'abord à Sommières où, en 1976, la narratrice rencontra l'écrivain avant de nous emporter à travers tous les continents vers les multiples demeures et paysages qu'a connus Durrell.

  • Il arrive aux saisons de nous attraper par surprise, un peu avant l'heure.
    L'ombre n'est pas prête sous les arbres. ce treizième jour du mois de mars, un mercredi, s'annonce glorieux comme un jour d'été, sautant par-dessus le printemps. sur la départementale qui longe la rive droite de la dordogne, je n'ai pas encore croisé une seule voiture. je file vers le nord. vers paris. un train me double sur la gauche. mon train.

  • Deux passions remplissent la vie de Béatrice Commengé : la littérature et les voyages.
    C'est donc tout naturellement que, depuis de nombreuses années, elle tente de les concilier. Chaque page lue pique sa curiosité, et c'est livre en poche qu'elle part sur les traces des auteurs, de leurs villes natales, des cimetières hébergeant leurs tombes, ou des paysages ayant nourri leur plume. Et, lorsqu'au retour de ses pérégrinations, elle raconte ses voyages, cela donne des chroniques vivantes, joyeuses et érudites.
    Nous avons publié un premier recueil de ces textes, Voyager vers des noms magnifiques, en 2009. Ce nouvel opus, ces Flâneries anachroniques, des promenades hors du temps, nous entraîne vers d'autres villes, d'autres écrivains. Béatrice pourchasse l'ombre d'Henry Miller dans les nombreux hôtels qui l'hébergèrent à Paris ; elle suit le parcours imaginaire d'Hölderlin à Athènes, lui qui écrivit de si belles pages sur la Grèce sans jamais y avoir mis les pieds ; puis part à Darjeeling pour vérifier si le jeune Lawrence Durrell voyait bien l'Himalaya depuis la fenêtre de son pensionnat ; elle flâne ensuite dans les ruelles qui abritèrent les amours de Diderot et Sophie ; elle emboîte le pas, enfin, à Italo Svevo cherchant sa jeunesse dans les rues de Trieste.
    Et le lecteur, en refermant ce petit livre se sent pris de deux envies contradictoires, celle de sortir sa valise et celle de se plonger dans sa bibliothèque. Mais d'après Béatrice Commengé, cela n'a rien d'incompatible !

  • Entre le 23 et le 29 octobre 1920, le poète Rainer Maria Rilke, alors âgé de quarante-cinq ans, séjourne seul à Paris, à l'hôtel Foyot, face au jardin du Luxembourg.
    Six journées vécues dans la plus parfaite clandestinité, où semble s'établir un accord inespéré entre le lieu, le moment, la disposition du cur et de l'esprit. Pendant six jours, le ciel reste d'un bleu limpide, comme si rien ne devait entraver les retrouvailles de l'auteur des Carnets de Malte Laurids Brigge avec sa ville, qu'il a quittée six ans plus tôt. Paris lui avait offert Rodin, Verhaeren et Gide, et lui offre aujourd'hui, après la fracture de la guerre, la permission de circuler librement à l'intérieur de sa conscience.
    Paris n'est plus que points de jonction entre aujourd'hui et autrefois, entre ici et là-bas, Saint-Pétersbourg, Rome, Venise, Worpswede, Berlin... Et la vie apparaît soudain comme une succession de correspondances sublimes. En cet automne miraculeux, Rilke est un homme amoureux. L'aimée, Baladine Klossowska, baptisée Merline, est restée à Genève. Mais Rilke est surtout un poète en attente. En attente de cette solitude qui permettra peut-être le jaillissement de ses Elégies, commencées six ans plus tôt au château de Duino.

  • Un homme attend une femme sur un quai de gare. Durant les trois heures de son voyage en train, elle lui écrit une lettre, moyen pour elle d'accroître le plaisir de l'attente, et de se souvenir des débuts de leur histoire, de ces longs mois passés à se frôler, à rester suspendus au bord de l'aveu, jusqu'à ce que devienne inévitable le moment, maintenant tout proche, où leur destin s'accomplira.
    Les Grecs vénéraient un jeune dieu aux pieds ailés du nom de Kairos, le dieu de l'occasion opportune, de cet instant unique, qu'il faut savoir saisir, où la chance passe près de nous.
    C'est sous son invocation que Béatrice Commengé place ce récit d'un amour à son aurore. Elle restitue, avec grâce et finesse, la perfection bouleversante de sentiments que le temps n'a pas abîmés, cet éclat fugitif qu'a le bonheur quand il s'approche.

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